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mardi, 29 avril 2008

LA POESIE

La poésie a toujours été le genre noble par excellence. En littérature, un grand auteur est celui qui va utiliser la fonction poétique du langage décrite par Jackobson. Les mots n'ont plus tout à fait leur sens premier et l'on va jouer sur les associations de mots pour créer des images et autres figures de style.
Paradoxalement, les poètes sont toujours passés pour des êtres maudits, dépravés et marginaux.
En réalité, ce sont souvent des personnes ultra-sensibles qui ont une vision du monde totalement différente. Tout est dans la perception.
La réalité est commune à tous mais la vérité est unique. Et le poète cherche à retranscrire sa propre idée des choses. Grâce ou à cause de cela, il paraît quelques fois narcissique car son individualité est mise en avant.
Il est vrai qu'aujourd'hui nous voulons faire partie du groupe, se faire accepter, aider. Mais cette aide que nous offrons est souvent un moyen de monnayer les relations affectives. Rien n'est plus vrai, dans le groupe l'Homme change de visage.
Mais n'oublions pas que nous sommes chacun un absolu, avec une identité propre. Nous sommes des êtres uniques capables d'exister seul, sans rattachement à l'un ou à l'autre, sans rattachement à une fonction : certes, nous sommes l'enfant de, nous sommes ouvriers ou patrons, nous sommes l'ami ou l'ennemi de, mais nous sommes aussi une personne avec son histoire et sa psychologie, sa conscience et son inconscient.
Maintenant, imaginons que plus rien ne nous lie les uns aux autres. Il ne resterait alors que des individus libres mais égarés, courant ici et là et créant un désordre général. L'Homme n'a jamais appris à vivre seul, ou plus exactement, à se connaître lui-même intimement. Nous disons souvent que nous avons "peur de l'autre", en réalité n'avons-nous pas peur que l'autre nous renvoie à ce que l'on est ? Comme si son regard nous renvoyait notre personnalité avec nos défauts, notre culpabilité et nous enfermait alors dans ce qu'il nous projette ("L'Enfer c'est les autres" Huis Clos, Sartre)
En fait, nous n'avons jamais été libres ! Nous sommes pris dans un engrenage infernal qui nous empêche d'agir. Toute action tentée, même menée à bout, semble être inutile. Et de cette inertie naît la division des êtres, des êtres alors errants et sans repères.
Au fur et à mesure, et comme prise à son gré dans cette folie, la société s'effondre. la société Occidentale s'effondre et se décompose. L'Homme occidental se décompose aussi.
Certains comparent cette chute au mythe de Babel : les États-Unis auraient pu être le "paradis retrouvé", la terre promise où les humains seraient enfin réunis comme les fils de Noé l'auraient souhaité mais ce pays universel se fragmente et entraîne avec lui la déstabilisation de l'Homme moderne. Les attentats de 11 septembre 2001 ont été l'apothéose de l'effondrement de toute une société et de toute une pensée.
Aujourd'hui donc, que nous reste-t-il ? Quel(s) choix avons-nous ?
Suivre les lois ou les transgresser sont deux solutions mais elles sont extrêmes. Dans le premier cas, l'Homme suit la voix d'un fou, d'un tyran et perd sa nature car alors il est pris dans le groupe qui l'empêche d'être lui même (cf Rhinocéros de Ionesco). Même si dans le second cas l'Homme est amené à suivre sa propre conception de la Vie, il risque d'en perdre la Raison et par conséquent son identité même.

En Arts, la démarche doit être celle qui représente le mieux l'état de notre Société, notre condition.
En écriture, par exemple, il est nécessaire de déconstruire la phrase.
Ce que j'ai commencé à faire est d'enlever à la phrase ce qui lui donne sa nature-même de syntaxe : le verbe.
Ainsi, seuls quelques mots gravitent autour d'un vide, d'un non-sens. Ils prennent dès lors une autre dimension. le mot n'existe plus dans son rapport avec les autres mais il existe en lui-même, pour son aspect, sa couleur, son image. Comme l'individu, le mot a son identité qui fait qu'il est unique.
De plus, en ôtant le verbe, l'action est impossible.


Voici maintenant la préface de Léo Ferré pour son recueil Poètes ... vos papiers ! (1956). J'ai sélectionné les passages qui me semblaient les plus pertinents.

"La poésie contemporaine ne chante plus... Elle rampe
Elle a cependant le privilège de la distinction, elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore
On ne prend les mots qu'avec des gants et l'on va répétant qu'il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires et du Codex. Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot !

L'alexandrin est un moule à pied. Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s'ils ont leur compte de pieds, ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes.
Le vers est musique et le vers sans musique est littérature. La syntaxe du vers est une syntaxe harmonique - toutes licences comprises.
il n'y a point de fautes d'harmonie en Art, il n'y a que des fautes de goût. L'harmonie peut s'apprendre à l'école. Le goût est le sourire de l'âme ; il y a des âmes qui ont des vilains rictus, c'est ce qui fait le mauvais goût.

En France, la poésie est concentrationnaire.
Elle n'a d'yeux que pour les fleurs ; le contexte d'humus et de fermentation qui fait la vie n'est pas dans le texte. On a rogné les ailes à l'albatros en lui laissant juste ce qu'il faut de moignons pour s'ébattre dans la basse-cour littéraire.
Il n'y a plus rien a attendre du poète muselé, accroupi et content dans notre monde, il n'y a rien à espérer de l'Homme parqué, fiché et souriant à l'aventure du vedettariat.
Le poète n'a plus rien à dire, il s'est sabordé lui-même depuis qu'il a soumis le vers français aux diktats de l'hermétisme et de l'écriture dite "automatique"

La poésie est une clameur. Elle doit être entendue comme la musique.
Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie, n'est pas finie. Elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale, tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche.

L'embrigadement est un signe des temps, de notre temps.
Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes.
Les sociétés littéraires sont encore la Société.
La pensée mise en commun est une pensée commune

Nous vivons une époque épique qui a commencé avec la machine à vapeur et qui se termine par la désintégration de l'atome.
La poésie devra-t-elle s'alimenter aux accumulateurs nucléaires et mettre l'âme humaine et son désarroi dans un herbier ?

Nous vivons une époque épique et nous n'avons plus rien d'épique.
Le progrès, ces la culture en pilules.
Pour que le désespoir même se vende il ne reste qu'à en trouver la formule. Tout est prêt :les capitaux, la publicité, la clientèle. Qui donc inventera le désespoir ?
Dès qu'une idée saine voit le jour, elle est aussitôt happée et mise en compote, et son auteur est traité d'anarchiste.

Divine Anarchie, adorable Anarchie, tu n'es pas un système, un parti, une référence, mais un état d'âme.
Tu es la seule invention de l'Homme, et sa solitude, et ce qui lui reste de liberté.
Tu es l'avoine du poète.

Place à la poésie, Hommes traqués !
Mettez des tapis sous ses pas meurtris, accordez vos cordes cassées à son diapason lunaire, donnez lui un bol de riz, un verre d'eau, un sourire, ouvrez les portes sur ce no man's land où les chiens n'ont plus de muselière, les chevaux de licol, ni les Hommes de salaire.

N'oubliez jamais que le rire n'est pas le propre de l'Homme, mais qu'il est le propre de la Société.
L'homme seul ne rit pas, il lui arrive quelques fois de pleurer.
N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la Morale, c'est que c'est toujours la Morale des autres.

Je voudrais que ces quelques vers constituent un manifeste du désespoir,
Je voudrais que ces quelques vers constituent pour les Hommes libres qui demeurent mes frères un manifeste de l'espoir."

Commentaires

voila qui illustre parfaitement la sociétée d'aujourd hui dans lequel nous essayons de survivre

félicitation

Ecrit par : alainF | mercredi, 30 avril 2008

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